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Benjamin Tal sur l’IA et l’emploi : le col bleu sera le nouveau col blanc

10 mars 2026 8 Minute Read

Benjamin Tal discusses AI and the 2026 Lenders Forum

L’intelligence artificielle pourrait transformer en profondeur le marché des bureaux, au point d’éclipser de nombreux postes de cols blancs en début de carrière. Les emplois manuels, eux, ressortiraient largement indemnes.

C’est, en résumé, ce qu’a avancé Benjamin Tal, économiste en chef adjoint à Marchés mondiaux CIBC, lors d’une discussion avec Jon Ramscar, président et chef de la direction de CBRE Canada, au Forum des prêteurs de capitaux de CBRE à Toronto. Ensemble, ils ont passé en revue l’état de l’économie et les perspectives de l’immobilier commercial au pays.

« Avec l’IA, on a tendance à surestimer ses effets immédiats et à sous‑estimer ceux qui se feront sentir plus tard, a expliqué Benjamin Tal. Les transformations ne seront pas aussi rapides qu’on le prétend, surtout dans le monde des bureaux. »

« Mais plusieurs avancent, et je les rejoins, que dans bien des cas, l’IA bouleversera l’ordre établi : le col bleu deviendra le nouveau col blanc. Pour un comptable en début de carrière ou un programmeur, l’IA peut très bien prendre le relais. Pour un plombier ou un électricien, c’est une tout autre histoire. Le col bleu sera donc, en quelque sorte, le nouveau col blanc. »

« Ce ne sera pas l’IA en tant que telle qui éliminera des emplois, mais plutôt celles et ceux qui sauront l’utiliser avec discernement. Rien ne freinera cette évolution, et tout le monde n’en sortira pas gagnant. »

Une reprise en forme de K

Jusqu’à tout récemment, a rappelé Benjamin Tal, la reprise économique ressemblait à un E : revenus élevés et revenus faibles allaient dans le même sens.

« On observe maintenant une reprise en K. L’écart se creuse. Les inégalités de revenus et de richesse s’amplifieront. Une partie de la population sera laissée derrière dans une économie en pleine mutation, et c’est pour cela qu’en tant que pays, en tant que gouvernement, il faut se réveiller. »

« Le marché du travail évolue à toute vitesse. Et le système d’éducation, lui, fait comme si de rien n’était. Pour limiter les dégâts, il faut repenser l’éducation de fond en comble. »

Une partie de la population passera à côté de la révolution de l’IA, a‑t‑il ajouté, « et je ne serais pas étonné que d’ici cinq ans, on débatte sérieusement d’un revenu minimum garanti au Canada. »

« Cela dit, je demeure convaincu que l’IA aura des effets dans l’ensemble très positifs. Elle augmentera notre capacité de croissance. La vitesse de croisière de l’économie s’accélérera. Mais la transition sera difficile, et c’est exactement ce que nous traversons. »

Les renégociations de l’ACEUM se profilent

Jon Ramscar a ensuite mis sur la table un autre sujet brûlant : la renégociation de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). « Quelles seraient les répercussions économiques si l’ACEUM n’était pas reconduit? »

Les élections de mi‑mandat au Congrès américain approchent, a rappelé Benjamin Tal. « Et qu’a donc à présenter l’administration Trump? Le chômage monte. Le marché du travail s’affaiblit. L’inflation persiste. »

La décision récente de la Cour suprême, qui a bloqué l’usage des pouvoirs d’urgence pour imposer des droits de douane à des pays comme le Canada, montre bien que les contrepoids au programme de Donald Trump se renforcent. « C’est pourquoi, selon moi, le temps ne joue pas en sa faveur. S’il n’a pas enterré l’ACEUM jusqu’ici, il ne le fera pas. »

Les droits de douane sont là pour de bon, a insisté Benjamin Tal. « La seule question est de savoir à quel niveau ils se stabiliseront. La Cour suprême a freiné le recours aux pouvoirs d’urgence, mais il dispose d’autres leviers, qu’il utilisera. Chacun de ces leviers, toutefois, a moins de portée que le précédent. Il n’est pas dépourvu d’outils, mais ses marges de manœuvre sont plus étroites. »

Au final, l’ACEUM sera renégocié, a tranché Benjamin Tal. « Ce sera serré, mais important. Alors si je suis dans le bois d’œuvre, je m’en fais. Dans les produits laitiers, je m’en fais encore plus. Dans l’énergie ou l’aluminium, beaucoup moins. Les États-Unis ont besoin de notre aluminium. »

« Devons‑nous alors miser sur le temps et laisser la résistance interne prendre forme? » a demandé Jon Ramscar.

« C’est exactement ma conclusion, a répondu Benjamin Tal. Aujourd’hui, le taux douanier effectif tourne autour de 8 %, puisque 85 % de nos exportations entrent en franchise grâce à l’ACEUM. Je ne crois pas que le nouveau taux s’en écartera beaucoup : peut‑être autour de 10 %. »

« Certains secteurs écoperont, malheureusement, et le gouvernement devra les soutenir. Mais est‑ce surmontable? Sans aucun doute. Voilà pourquoi je vois 2026 comme une année de transition entre une période difficile et quelque chose de nettement meilleur en 2027. »

La croissance de l’économie canadienne

L’ambiance générale autour de la croissance canadienne est plutôt sombre, a noté Jon Ramscar, invitant Benjamin Tal à clarifier sa lecture.

« Les données peuvent être trompeuses, a rétorqué Benjamin Tal, évoquant le PIB du troisième trimestre, à 2,5 %. Je parle à des responsables politiques qui s’en félicitent. Or, l’économie n’est pas en bonne santé. »

« Le PIB n’a progressé ni grâce à la consommation, ni grâce à l’investissement, ni grâce aux dépenses publiques, ni grâce aux exportations. Il a progressé parce que les importations ont reculé. Et pour le T4, on flirte avec un PIB négatif. »

« L’économie n’est donc pas vigoureuse, loin de là. »

Le Canada est bel et bien en récession, a‑t‑il poursuivi, « et il faut poser des gestes. Maintenir les taux bas en est un. À dire vrai, la Banque du Canada devrait selon moi les diminuer, mais elle ne le fera pas. À tout le moins, qu’elle évite de les augmenter. »

Ce qui enthousiasme Benjamin Tal

Lorsque Jon Ramscar lui a demandé quels secteurs le stimulent, Benjamin Tal a cité la haute technologie, l’énergie et l’immobilier commercial.

« Je parie sur la qualité : le commerce de détail haut de gamme et les bureaux de premier ordre traverseront très bien la période actuelle. Et je vous rejoins totalement sur l’industriel, comme CBRE l’a souligné en ouverture du forum. Le ralentissement des loyers industriels ne révèle pas une faiblesse du marché : les bases sont saines. »

« Même le résidentiel montre quelques signes de redressement, a‑t‑il poursuivi. Les maisons individuelles reprennent un peu de vigueur. Les loyers se stabilisent. Le marché des condos, lui, est en récession et doit être soutenu. Mais ce qui manque avant tout, ce sont des logements locatifs construits expressément à cette fin. »

Jon Ramscar and Benjamin Tal discussion at CBRE Lenders conference 2026

Stimuler la productivité canadienne

Benjamin Tal reconnaît qu’il est difficile de prédire l’évolution de la productivité canadienne, « mais une chose est sûre : nous ne rattraperons pas les États-Unis. Et ce n’est pas là que doit se situer notre objectif. Il faut être réaliste : si vous créez une application révolutionnaire, où allez‑vous la lancer? Aux États‑Unis, pour des raisons évidentes de taille et de visibilité. »

« Réduire l’écart est ardu, mais nous devons l’empêcher de se creuser. Et je crois que ce sera le cas, non pas parce que nous changerons radicalement, mais parce que le contexte mondial se transforme. »

« Nous avions la mondialisation. Nous avons maintenant la démondialisation. Nous avions la gestion à flux tendu. Nous avons maintenant les stocks de précaution. Nous avions un marché du travail accommodant. Nous avons maintenant un marché très serré. Toutes ces forces poussent dans la même direction : elles réduisent les marges. »

Si vous dirigez une entreprise, a illustré Benjamin Tal, deux choix s’offrent à vous. « Rester immobile ou agir. Et agir voudra dire remplacer une partie de la main-d’œuvre par du capital. La révolution de l’IA arrive donc à point nommé. Je ne compare pas notre productivité à celle des États-Unis : ils font face aux mêmes contraintes, avec l’avantage de l’échelle. »

« Mais je crois que nous passerons d’une productivité négative à une productivité positive, et l’IA y jouera un rôle majeur. »

Les solutions sont à notre portée

Jon Ramscar a conclu l’échange en rejoignant Benjamin Tal sur l’essentiel : 2026 « sera une année charnière dans notre capacité à accueillir le changement. Comme l’a dit le premier ministre Mark Carney : “ la nostalgie n’est pas une stratégie. ” Nous ne pouvons pas rester accrochés au passé.

« Les fondements de l’immobilier commercial canadien se sont révélés plus solides et plus résilients que ce que les marchés anticipaient. Les défis demeurent, bien sûr, mais les perspectives deviennent de plus en plus claires. À nous de nous adapter. »

« Toutes les personnes réunies ici portent une responsabilité profonde envers ce pays, a conclu Jon Ramscar. Les solutions sont devant nous. La manière canadienne repose sur la collaboration et des relations durables, qui nous obligent à tenir parole. »

« Avançons donc vers ce moment, avançons ensemble et faisons progresser la prospérité de notre secteur et de notre pays. »

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